Il est certains jours…
Il est certains jours où le ciel se déchire, la lumière se ternit, et l’air se raréfie. Dans un monde vierge de tout bruit, si l’on posait l’oreille au sol, on sentirait alors comme une imperceptible et pourtant essentielle modification. Quelque chose s’est produit. Mais quoi ?
Et puis la nouvelle nous glace : Aimé Césaire est mort.
Alors l’on comprend la teneur de ces étranges vibrations, annonciatrices d’une perte immense. La Terre, le Ciel, les arbres et l’Eau ont pleuré avant nous le départ du poète.
C’est le paradoxe de Newton : à l’instant où une âme s’envole, une lourde pierre vous tombe au fond du cœur. Et plus l’âme est grande, belle, plus elle vous est précieuse, et plus pesante est la pierre. Aimé Césaire est mort, et le monde a le cœur lourd.
Les hommages ont bondi comme une pluie d’étoiles, et tout a été dit : poète, écrivain, homme politique, philosophe et historien. Inventeur, avec Léopold Sédar Senghor, du concept de Négritude, et ennemi personnel de l’injustice, de l’asservissement et du mépris. On a évoqué son engagement lors du fameux Congrès de 1956, et son implication, aux côtés d’Alioune Diop, dans la création de cette maison d’édition qui nous est chère : Présence Africaine.
Oui, on savait qu’Aimé Césaire était un être rare. Et les années passant, on en oubliait qu’il n’était pas éternel. On se tenait à l’ombre de ce grand chêne, de ce guetteur infatigable, et, il faut bien l’avouer, sa lucidité nous dédouanait un peu de notre propre aveuglement.
Or voilà qu’il s’en va. C’est à nous de prendre le tour de garde et l’ampleur de la tâche nous effraie un peu. Mais en quittant ce monde, Aimé Césaire trouve encore la force de nous réveiller, de nous confronter à notre atonie, à notre coupable léthargie.
Son silence n’en est pas un : il nous exhorte à prendre les mots – comme on prendrait le maquis – à aiguiser nos plumes, blanches ou noires, peu importe, pourvu qu’elles soient insoumises.
« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. »
Son absence n’en est pas une : elle est un aiguillon qui nous incite à quitter le fauteuil de notre indifférence. « Gardez-vous de vous croiser les bras en l’attitude stérile du spectateur, car la vie n’est pas un spectacle, car une mer de douleurs n’est pas un proscenium, car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse…»
Il est certains jours où le ciel est plus pur, la lumière plus éclatante, l’air plus dense. Des jours où l’espoir renaît.
Aimé Césaire a fait quelques pas avec nous sur le chemin du XXIème siècle. Désormais, il nous le confie, telle une page presque blanche qu’il nous appartient d’écrire. Pour nous y aider, il nous a laissé son empreinte, profonde et indélébile, et quelque part au-dessus de nos têtes, un faisceau de lumière noire pour nous éclairer.
Sylvie Argondico